Comprendre la gémellité par Marie Lamarque

 

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Comprendre la gémellité en un tour de main

Marie Lamarque

Doctorante en Psychologie du développement (UMR LISST-CERS)

Université Toulouse Jean Jaurès

5, Allée Antonio Machado,

Toulouse Cedex 09, France

Psychologue de l’enfant et de l’adolescent

 

 

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Résumé

Les parents comme les professionnels de la petite enfance confrontés à un couple d’enfants jumeaux dans leur quotidien se posent tous à un moment donné les questions suivantes : « Que fait-on face à ce couple ? », « Doit-on les séparer ? », « Les laisser ensemble ? ». Cet article permet d’apporter un éclairage sur ce champ de recherche peu exploré en France, tout en adoptant une approche métaphorique pour en faciliter la compréhension.

 

 

Prise en main du sujet

Alors que j’essayais de m’endormir, un frisson m’envahit. J’ai alors, tout naturellement, posé mes pieds sur P. pour les réchauffer. Ce dernier m’a fait une remarque qui m’a immédiatement interpellée : « c’est bizarre, tu as un pied chaud et un pied froid, c’est quand même surprenant ». Ce constat tout à fait banal m’a questionnée. Pourquoi aurions-nous toujours les deux pieds chauds ou les deux pieds froids ? En quoi le fait d’avoir un pied chaud et un pied froid ne serait pas normal ? De cette simple remarque est née une réflexion plus avancée sur les enfants issus d’une fratrie gémellaire. Cet article n’a pas une visée scientifique, bien au contraire. Il a pour seule et unique vocation d’éclairer les personnes non averties concernant le développement des enfants jumeaux et sur l’influence de leur environnement sur leur différenciation. Il vise donc à une compréhension globale de la gémellité et surtout à comprendre que ce n’est pas parce que des jumeaux se ressemblent physiquement au point d’être parfois confondus, qu’ils sont nécessairement similaires sur leur manière d’être et d’agir.

 

Introduction

Que répondriez-vous si dans la rue, on vous demandait : « ce sont des mains ? Mais ce sont des vraies ou des fausses ? ». La question vous parait-elle absurde ? Oui bien sûr, parce qu’elle l’est. Voici donc le sentiment que ressentent quotidiennement un certain nombre de parents se promenant dans la rue avec leurs enfants jumeaux : « Oh des jumeaux, c’est des vrais ou des faux ? ». Question à laquelle est souvent répondu par les parents : « non, ils sont en plastique » (M. maman de jumeaux MZ) ou encore « non, ce sont des clones » (Calendrier 2015-2016, mois de janvier, association Jumeaux et Plus 31). Pour comprendre que les jumeaux ne sont pas « le même être en deux exemplaires »,  je vais d’abord vous parler de mains.

A première vue, si on observe des mains elles sont similaires sur de nombreux aspects. Pour une grande majorité d’individus, elles sont chacune respectivement composées de 5 doigts et de 14 phalanges. Si on les positionne paume vers le bas, on voit par exemple les ongles, de petites rides sur les doigts… orientées vers le haut, ce sont les empreintes digitales, les lignes de la main ou « de la vie » que l’on apercevra. Si on les regarde de manière plus fine, vont alors apparaitre un bon nombre de dissemblances. La différence majeure, lorsque la paume est vers le bas, est le fait que le pouce de la main droite est à gauche et celui de la main gauche à droite. Eventuellement, certains ongles peuvent être rongés sur une main et pas sur l’autre. Quelques-uns peuvent même être rongés sur une seule et même main. Par ailleurs, certains stigmates du passé peuvent modifier l’apparence de la main comme une cicatrice par exemple. A ce titre, O. me raconte comment elle s’est blessée lors d’une soirée d’un réveillon 15 ans plus tôt en ramassant du verre dans la précipitation tout en me montrant sa cicatrice. D’autres types de traces peuvent venir changer les lignes de la main ou une petite brulure effacer temporairement une partie d’une empreinte digitale. En apparence, les mains semblent donc identiques (selon le point de vue de l’inné). Mais on s’aperçoit très rapidement que chacune d’entre elles est différente et surtout unique en raison notamment de l’influence de l’environnement (et donc du point de vue de l’acquis). Si l’on compare les mains aux jumeaux, le même constat peut être fait. Physiquement, les jumeaux monozygotes (également appelés les jumeaux identiques) peuvent nous apparaitre comme identiques, similaires, ayant des ressemblances qui les amènent à être confondus. Néanmoins, l’articulation entre l’inné et l’acquis, fait qu’ils sont fondamentalement différents, uniques et singuliers (malgré les « s » ajoutés à ces mots) au même titre que nos mains.

 

Influence de l’environnement sur les jumains[1]

Voyons maintenant de manière plus précise le rôle de l’environnement sur nos mains. Si l’on observe des mains dans leur quotidien, leur hôte (que nous considèrerons ici comme une personne de sexe féminin) peut adopter vis-à-vis de ces dernières trois types d’attitudes. Tout d’abord, des attitudes que je qualifie de « mainisantes ». L’hôte va niveler toutes les différences entre ses mains de sorte à les mettre à égalité : elle posera donc, par exemple, du vernis à chacune des deux mains de la même couleur. L’hiver seront privilégiés des gants, mitaines, moufles de la même couleur… Au contraire des attitudes mainisantes s’observent des attitudes « mainitrices » c’est-à-dire que les hôtes vont marquer le plus possible de différences entre les mains : une main aura une bague, l’autre non. Une main aura des annotations marquées au stylo sur sa paume (liste de courses, de choses à faire, des choses à ne pas oublier…), tandis que l’autre non. Enfin, un dernier type d’attitudes peut apparaitre : les attitudes « maintermédiaires ». Dans ce cas-là, l’hôte n’a ni des attitudes purement mainisantes, ni mainitrices, mais plutôt intermédiaires. Une forme d’unification émergera mais de manière détournée. Un exemple me vient à l’esprit après avoir observé C. (qui se reconnaitra si elle lit un jour ce document). Cette dernière s’était mise du vernis argenté sur huit doigts et du rouge au deux petits derniers de chacune de ses mains. Cette unification peut également passer par le fait de mettre des bagues argentées à la main droite et dorées du côté gauche.

Sur cette partie, si vous remplacez les mots « mains » par « jumeaux » vous comprendrez les trois profils d’attitudes maternelles mis en lumière par Robin, Josse, Casati, Kheroua et Tourrette en 1993. Les attitudes que j’ai nommé mainisantes pour cet article, référent aux attitudes gémellisantes (ou à la gémellisation pour Zazzo en 1960) ; les attitudes mainitrices aux attitudes différenciatrices (ou la dégémellisation pour Zazzo) et enfin les attitudes maintermédiaires, aux attitudes intermédiaires. Les attitudes mises en place par les hôtes vont avoir une influence sur la différenciation des mains entre elles, au même titre que les parents sur la différenciation de leurs enfants. Mais attention. Les jumains exercent aussi une influence sur le comportement des parents/hôtes.

 

Influence des jumains sur les parents/hôtes

Pour comprendre le rôle que peuvent avoir les jumains sur les parents/hôtes, prenons un exemple. M. a eu de l’eczéma pendant plus d’un an sur ses deux mains. Elle s’est occupée d’elles, les a soignées. Aujourd’hui M. n’a plus de problèmes d’eczéma, mais il arrive parfois, qu’un petit bouton pointe le bout de son nez sur une infime partie de l’une de ses mains (en raison d’un temps humide, froid ou bien du stress). M. s’occupe alors immédiatement de cette main, « délaissant » en quelque sorte l’autre pour consacrer toute son attention et sa préférence à sa main « eczémateuse ». Si l’on applique cette observation aux couples de jumeaux, le terme « traitement différentiel parental » serait alors utilisé. En effet, la préférence des mères de jumeaux, au cours de la première année de vie de ces derniers, s’oriente vers celui dont le statut neurologique est le plus faible ou celui qui a le score de morbidité le plus élevé à la naissance notamment dans des cas de grands prématurés (Dibble & Cohen, 1984).

Par ailleurs, dans les familles composées de jumeaux différents couples émergent. En plus du couple parental et du couple gémellaire, quatre autre couples sont présents (chacun des deux enfants avec chacun des deux parents). La « préférence » de chacun sera dictée par des caractéristiques propres à chaque individu de la famille : le sexe, le tempérament… De la même manière, un hôte préférera utiliser sa main droite pour une activité minutieuse (la main gauche étant maladroite). Mais elle préférera se servir de la gauche pour d’autres types d’activités.

 

Conclusion

Bien que les jumeaux monozygotes partagent un patrimoine génétique identique, ils sont différents. De part des caractéristiques qui leur sont propres ou bien en raison de l’environnement, ils ont des comportements, des personnalités et des tempéraments différents et ce, depuis leur conception in utéro. Il est dès lors important que toutes personnes (parents, famille, professionnels…) côtoyant des couples d’enfants jumeaux (monozygotes, dizygotes, de même sexe ou de sexe différent), comprennent que ce sont deux individus, deux entités bien distinctes l’une de l’autre malgré leurs ressemblances parfois frappantes. D’autre part, il est nécessaire pour leur développement de les aider à se différencier pleinement même si, comme nos mains, ils peuvent agir parfois en miroir.

 

Références bibliographiques

Dibble E. D. & Cohen D. J. (1984). L’influence réciproque de l’équipement biologique, de         l’expérience précoce et du milieu psychosocial au cours de la première année de la vie  : une étude épidémiologique sur des jumeaux (pp. 95-110). In E. J. Anthony, C. Chiland (Eds.), L’enfant dans sa famille. Prévention en psychiatrie de l’enfant en un         temps de transition, Paris : PUF.

Robin, M., Josse, D., Casati, I., Kheroua, H. & Tourette, C. (1993).  La    gémellisation et             l’environnement physique des jumeaux: Attitudes et pratiques maternelles, Enfance,       46(4), 393–406.

Zazzo, R. (1960). Les jumeaux, le couple et la personne. Paris: PUF.

[1] Contraction de  « jumeaux » et de « mains ».