Le deuil périnatal

jumeaux-et-plus-31-le-deuil-perinatalInterview de Chantal Haussaire Niquet, psychothérapeute et consultante en deuil périnatal, présidente de l’association Lait-sans-ciel. (Interview parue dans le Multipl’infos n°4)
Le deuil périnatal (lié au décès in utero de bébés) est malheureusement un thème qui revient très (trop) souvent au sein des associations Jumeaux et Plus. Chaque année, chaque association départementale compte environ deux, voire plus, familles qui rompent leur adhésion à la suite du décès de l’un ou des deux bébés avant la naissance. Confrontées à une souffrance insupportable, se heurtant de plein fouet à l’incompréhension extérieure, ces familles ne savent comment exprimer leur détresse, ni comment appréhender leur travail de deuil. Car l’enfant qui est mort avant d’avoir vécu n’est pas un « rien ». C’est un être à part entière, qui a existé, et dont il faut guérir l’absence. Touchés par ce sujet, nous avons interviewé Chantal Haussaire-Niquet, psychothérapeute et consultante en deuil périnatal, et présidente de l’association Lait-sans-ciel.

Multipl’infos : Comment est née la préoccupation d’un accompagnement spécifique du deuil périnatal ?

Chantal Haussaire-Niquet : – Par une histoire personnelle. En 1996, je subissais une interruption médicale de grossesse. J’écris alors un livre, « L’enfant interrompu » ; face aux nombreux témoignages de mères en souffrance que je reçois alors, face à la carence d’accompagnement, à l’isolement et à la détresse incomprise, je mets en place à partir de 1998 au Centre François-Xavier Bagnoud à Paris un accueil des familles touchées par la mort périnatale. Ce centre de soins palliatifs à domicile animé par des professionnels, déclinait déjà une aide psychosociale appropriée aux personnes en fin de vie et aux familles en deuil. Le deuil périnatal s’y trouvait donc exactement à sa place, lui qui se situe au carrefour imbriqué de la fin de vie et de la mort. Puis en 2001, tout en continuant mon action au Centre, j’ai créé l’association Lait-sans-ciel qui s’attache, par ses interventions et ses actions de formation en partenariat avec les milieux professionnels concernés, à faire évoluer les mentalités autour du deuil périnatal dans le but de faire comprendre combien ce deuil est un deuil comme les autres qui comporte les mêmes souffrances psychiques. Car même si l’enfant n’a pas eu le temps de vivre au dehors, il a existé complètement pour ses parents, et le travail de deuil doit être abordé comme pour la mort de n’importe quel être.

D’où vient ce nom, « Lait-sans-ciel » ?

– Tant de mamans que je rencontre, du fond de leur chagrin, me racontent la même souffrance infinie : la montée de lait après la naissance de leur enfant, cette poitrine douloureuse et inutile qu’aucun enfant tétant le sein ne peut apaiser.

Comment recevez-vous les parents endeuillés ?

– Au sein du Centre François-Xavier Bagnoud, nous avons toujours eu deux manières d’accueillir les parents : soit en entretiens individuels ou de couple, soit dans des groupes d’entraide réunissant 8 à 10 personnes, toujours les mêmes, comprenant idéalement les pères et les mères. Les parents se retrouvent une fois par mois pour une séance de deux heures et demi, pendant lesquelles ils peuvent exprimer sans contrainte ni peur du jugement ou de l’incompréhension, les sentiments qui les traversent : la colère, la culpabilité, la souffrance… mais aussi, et surtout, le désarroi entraîné par le « déni social » qui entoure le bébé mort in utero. Car c’est ici que le bât blesse, bien au delà de la souffrance liée à la disparition du bébé : au regard extérieur, l’enfant mort avant d’avoir vécu n’est
pas reconnu en tant que tel, c’est comme s’il n’avait jamais existé. Il n’a pas sa place légitime dans l’entourage, ni trop souvent encore sur un livret de famille, ni dans une fratrie, et le deuil de cet enfant mort in utero ne paraît pas réellement justifié. Au sein du groupe d’entraide, les parents récréent entre eux ce lien social qui n’existe pas à l’extérieur autour de leur enfant. Ils peuvent s’exprimer sans crainte, car ils trouvent chez les autres parents une résonance et une compréhension immédiates. Il s’agit en fait pour eux d’une resocialisation de la mort, de la souffrance, du deuil et de leur légitimité de parents. In fine, ils peuvent progresser dans leur travail de deuil, puisque celui-ci est enfin admis.

De quel deuil s’agit-il ?

– Si le deuil périnatal est bien un deuil comme les autres, il comporte aussi cinq grandes spécificités. La première, c’est que la mort de l’enfant survient très fréquemment dans la mère. Le deuil est alors tourné vers l’autre (l’enfant mort), mais aussi vers la mère elle même. C’est comme si on l’avait amputé d’un membre, et c’est psychiquement très difficile. La deuxième est l’absence totale de vie sociale partagée « au dehors ». Il n’y a pas de photos de vie avec l’enfant, pas de souvenirs communs, c’est une absence totale de traces. Or, faire son deuil, c’est revenir sur les traces de l’être décédé, organiser son souvenir, pour pouvoir enfin élaborer le deuil. La troisième, nous l’avons évoqué plus haut, est le déni juridique dans bien des cas encore du bébé mort in utero. Lorsque cela est le cas, en dessous de 22 SA, l’enfant n’a pas de reconnaissance à l’état civil, ni sur le livret de famille. Il n’a pas de place « légitime » dans la famille, dans la fratrie déjà constituée. Cette situation peut entraîner des complications psychiques chez, et vis à vis de, l’enfant qui vient après. La quatrième particularité du deuil périnatal est liée au père. Le père n’a pas encore eut accès directement à son bébé. Il ne peut avoir un lien avec son enfant que dans la mesure où la mère le lui a « autorisé » par un biais ou un autre. Sa souffrance est davantage niée encore que celle de la mère, et il risque de s’exclure de lui-même de ce deuil, qui est pourtant à part entière pour lui également. Enfin, la dernière caractéristique du deuil périnatal est que, de par la mort qui s’impose au lieu de la vie à la naissance de l’enfant, l’évidence même de la naissance est souvent mise en cause. C’est un déni psychologique de l’enfant qui est mort avant d’avoir vécu. Ceci s’ajoute comme une violence psychique considérable à la souffrance de la perte du bébé. Il faut pourtant dire qu’aujourd’hui, fort heureusement, de nombreuses équipes hospitalières savent, avec beaucoup de respect et de liberté par rapport au choix des parents, proposer des pratiques allant vers la reconnaissance à part entière de ce tout petit mort trop prématurément.

Comment peut-on aider les familles face à ce déni?

– D’abord, en redonnant une existence légitime à l’enfant mort in utero ou à la naissance, ce qui s’opère effectivement dans les entretiens et les groupes. L’association Lait-sans-ciel peut informer les parents sur les démarches nécessaires à la reconnaissance de leur enfant. Ainsi, il faut savoir que depuis novembre 2001, un enfant mort né peut être reconnu à l’état civil à partir de 22 SA. Il peut obtenir un « acte d’enfant né sans vie », qui donne alors la possibilité de l’inscrire sur la partie décès du livret de famille, il est possible de lui donner un prénom. Un enfant né vivant, quant à lui, à partir de 22 SA et décédé avant le délai de déclaration à l’état civil bénéficiera très justement d’un acte de naissance et d’un acte de décès et pourra être inscrit normalement sur le livret de famille. Si la mort intervient en revanche avant ce seuil de 22 SA, aucune déclaration ne peut encore être faite, le bébé est considéré comme « rien », « produit innomé », « déchet humain »…
Votre conclusion ? – Alors si ce deuil est bien un deuil comme les autres, comment faire son deuil de « rien » ? Le déni suffit malheureusement à sauvegarder la tranquillité de celui qui s’est barricadé dans son système
intérieur et ne veut pas être dérangé par une mise en évidence nouvelle. Nous nous attachons pour notre part, avec de nombreux autres professionnels aujourd’hui, à faire toujours plus reculer l’isolement des parents dans leur intolérable souffrance en redonnant en particulier à leur enfant décédé le statut « d’être humain » à défaut qu’il puisse toujours obtenir celui de « sujet »

POUR EN SAVOIR PLUS :

Pour contacter le Centre François Bagnoud, à Paris, un numéro de téléphone : 01 45 30 62 50.
Association Lait-sans-ciel 74, rue de la Fontaine – 78670 VILLENNES-SUR-SEINE
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